L’Union européenne au Sahel : décryptage de l’opération EUTM-Mali

Cet article a été rédigé par Lou-Anne Ducos, bénévole au sein du Centre d’Information Europe Direct de Saint-Germain-en-Laye.


Le Mali connaît actuellement une puissante crise politique.

En effet, le président actuel, Ibrahim Boubacar Keïta, fait face à un nouveau mouvement d’opposition : le « Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques ». Une des grandes figures de ce mouvement est l’imam Mahmoud Dicko. Ancien proche du président, il n’hésite plus à réclamer sa démission au nom de la colère du peuple. Il est vrai que les difficultés s’accumulent pour le pays. La pauvreté, les épidémies et la corruption politique font que les Maliens sont de plus en plus sceptiques face à leur gouvernement. Ainsi, le 5 juin dernier, l’imam Mahmoud Dicko parvint à rassembler des dizaines de milliers de personnes à Bamako. La situation n’est pas anodine dans ce pays qui se relève difficilement du coup d’État du 22 mars 2012.

Entre crise politique, difficultés économiques, et désastres humanitaire et sanitaire, la situation au Mali peut vite dégénérer ce qui pourrait avoir un impact sur toute la région très instable du Sahel.

En quoi ça concerne l’Europe ?

Il pourrait être facile de penser que ce qui se passe dans cette région ne nous concerne pas car éloigné de notre continent. Toutefois, l’Union européenne (UE) a pris un chemin différent et ce pour plusieurs raisons.

Des raisons sécuritaires…

Tout d’abord, stabiliser la région signifie assurer la sécurité des pays de l’Union. En effet, l’une des premières menaces au Mali, responsable de l’instabilité politique, est le terrorisme. L’insurrection des nationalistes touaregs au Nord du Mali en 2012 a créé un terrain favorable pour les groupes terroristes. D’une volonté d’indépendance de la population touareg incarnée par le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), le Mali va connaître l’apogée du mouvement terroriste Ansar Dine qui va proclamer la création d’un Etat islamique dans le Nord du pays. Très vite, le MNLA se fait mettre de côté tandis que les mouvements terroristes prennent de l’ampleur.

Orionist / CC BY-SA/ 3.0

Aujourd’hui, une partie importante du territoire est encore contrôlée par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Le gouvernement et l’armée malienne ne sont pas en état de contrer seul cette menace. Il devient alors nécessaire que des forces extérieures agissent. En effet, les enjeux sécuritaires ne concernent pas seulement le Mali. Le terrorisme a déjà frappé à de nombreuses reprises l’Europe. Ainsi, laisser AQMI proliférer au Mali pourrait rapidement menacer la vie d’Européens. 

… mais également économiques.

Les intérêts sont également liés à des intérêts financiers. Le Service Européen pour l’Action extérieure (SEAS) admet que les priorités sont aussi bien sécuritaires qu’économiques. L’action de l’Union européenne viserait à « Empêcher les attentats d’AQMI et ceux qu’il pourrait perpétrer sur le territoire de l’UE, réduire et endiguer le trafic de stupéfiants et toute autre forme de trafic à destination de l’Europe, mettre en place des échanges commerciaux licites et doter la région de moyens de communication (routes, oléoducs et gazoducs) traversant le Sahel du nord au sud et d’est en ouest, protéger les intérêts économiques existants et enfin jeter les bases nécessaires à des échanges commerciaux et à des investissements de l’UE. ».

Une politique en accord avec la PSDC

Enfin, l’action de l’Union européenne s’inscrit dans sa Politique de Sécurité et de Défense commune et dans son approche intégrée de la région. Dans son rapport sur la Stratégie de l’UE pour la sécurité et le développement au Sahel, l’organisation fait le constat qu’il est impossible de promouvoir le développement de la région sans en assurer la sécurité dans un premier temps. Ainsi, la solution à la crise complexe qui frappe le Sahel demande une réponse régionale.

L’opération EUTM-Mali

Domaine public

Dans cette optique et pour protéger ses intérêts stratégiques, l’Union européenne a mis en place l’opération militaire EUTM-Mali en février 2013. Demandée par l’État malien, elle se veut complémentaire à l’opération MINUSMA de l’ONU et à l’Opération Barkhane menée par la France en collaboration avec d’autres États africains comme le Niger ou le Burkina Faso.

En mars 2020, le Conseil a décidé d’étendre cette opération pour un cinquième mandat. EUTM-Mali est désormais programmée jusqu’en mai 2024. Par la même occasion, le Conseil a pris l’initiative d’augmenter le budget de la mission. L’opération dispose de 133.7 millions d’euros pour la période 2020-2024.

Quel est l’objectif de cette mission ?

Bien qu’il s’agisse d’une opération militaire, les soldats de l’UE ne sont pas là pour se battre mais pour enseigner. En effet, l’opération au Mali est une « European Union Training Mission » (EUTM), soit une opération de formation. Le but est simple. Puisque les forces maliennes ne sont pas capables de récupérer et de garder le contrôle sur leur propre territoire, il faut les former pour qu’ils y parviennent. Ainsi, il s’agit d’améliorer les capacités opérationnelles des forces armées en leur fournissant des conseils, en les formant sur le terrain, et en leur procurant enseignement et encadrement militaires.

Quelle participation ?

La mission EUTM Mali est composée de près de 600 soldats de 25 pays européens, dont 21 membres de l’UE et 4 non-membres. Parmi les États tiers participant à l’opération se trouvent l’Albanie ou encore la Géorgie.

Ces États ont contribué à la formation d’environ 15 000 militaires des forces armées maliennes. Ils ont également formé 33 instructeurs, 3 officiers de liaison G5 Sahel et 3 autres officiers d’Etat-Major du G5. Pour ce faire, l’opération mêle enseignement théorique et enseignement pratique. Les forces armées maliennes sont également formées à l’utilisation d’armes et d’engins militaires.

Une opération au bilan encore contrasté

Malgré les efforts importants de l’Union européenne, certains résultats se font encore attendre. L’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM) a mis en avant, dans une note de recherche récente, les difficultés de la reconstruction de l’armée malienne. Le premier obstacle concerne le double défi des forces armées maliennes. En effet, elles doivent se reconstruire tout en continuant de combattre. Environ 75% des forces maliennes sont actuellement engagées sur le terrain pour une durée allant de 9 à 12 mois. En conséquence, il est très compliqué pour EUTM-Mali de former un nombre suffisant de soldats. Une critique concerne également la teneur de la formation. Les formations seraient trop courtes, et inadaptées. Parfois, les soldats maliens sont formés avec des équipements que leur armée ne possède même pas.

Ministerio de Defensa/ CC BY-NC-ND / 2.0

Enfin, la dernière critique concerne la relation entre les forces internationales et le gouvernement malien. L’IRSEM met en avant des intérêts divergents entre l’EUTM-Mali qui souhaite la reconstruction d’une armée compétente et indépendante, et le Mali qui se satisfait de l’aide internationale. Il y aurait également une profonde résistance au changement au sein du gouvernement malien sur les projets liés à la gouvernance et à l’efficacité. Ainsi, un des objectifs de ce cinquième mandat de l’UE sera de convaincre ce gouvernement d’adopter des systèmes de gestion des ressources humaines et de paie plus efficaces. Le but est alors de limiter les problèmes de corruption et d’intérêts personnels. Il est également fondamental, pour la réussite de la mission, que le vide institutionnel soit rempli. Sans un État malien fort, il sera impossible de garantir une armée organisée et efficace sur le long terme.

Quel avenir pour l’opération ?

Le mandat 2020-2024 de l’EUTM-Mali doit alors relever de nombreux défis. L’UE doit parvenir à vaincre les problèmes de coordination et construire un entraînement plus adapté aux besoins de l’armée malienne. De plus, elle va devoir affronter une nouvelle crise politique affectant le pays. Malgré tous les efforts de la coopération internationale, si une solution à la crise politique actuelle n’est pas trouvée, ces opérations ne produiront pas les résultats escomptés. Il est alors impératif de travailler à la construction d’un État malien fort et stable, où la corruption et l’inefficacité seraient remplacées par des institutions politiques justes et démocratiques.

Crédit photo de couverture : EEAS / CC BY-NC-ND/ 2.0

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